1. Quelles sont vos influences ?
Mes influences changent constamment. Elles viennent autant de l’histoire de l’art que de la littérature, du cinéma, des lieux où je travaille, de mes voyages ou des personnes que je rencontre. Je fonctionne beaucoup par imprégnation : certaines images, histoires ou sensations restent longtemps en moi avant de réapparaître dans une œuvre.
Parmi les artistes qui m’accompagnent depuis longtemps, il y a Germaine Richier, pour ses corps hybrides, presque fossiles, à la frontière de l’humain, de l’animal et du végétal ; Louise Bourgeois, pour sa manière de faire de l’intime, de la famille, du corps féminin et de la blessure une matière universelle ; Mona Hatoum, pour la tension qu’elle installe dans les objets et les espaces ; Sheila Hicks et Magdalena Abakanowicz, pour leur manière de sortir la fibre du champ textile et de lui donner un corps, une monumentalité, une puissance presque organique. Sophie Calle m’intéresse autrement, par sa façon de faire du récit personnel et intime un langage universel.
La littérature est tout aussi importante. Je reviens souvent à L’Odyssée d’Homère, à ses figures, ses métamorphoses et ses voyages. Circé de Madeline Miller m’a beaucoup marquée parce qu’elle restitue une voix, une puissance et une complexité à une figure féminine longtemps racontée à travers le regard des hommes. Un corps à soi de Camille Froidevaux-Metterie a accompagné mes recherches récentes sur le corps féminin, sa réappropriation et les regards qui s’y déposent. Et puis il y a M Train de Patti Smith, que j’aime pour sa manière de mêler le quotidien, les morts, les lieux, les objets et les souvenirs jusqu’à ce que tout devienne presque rituel. Depuis que je suis au Maroc, je pense aussi à la poésie de Rim Battal et à Rêves de femmes de Fatima Mernissi.
Au cinéma, je pourrais citer Sans Soleil de Chris Marker. Sa manière de voyager entre les lieux et les temporalités, de faire travailler ensemble mémoire, image et récit, et de tisser des liens entre différentes cultures me touche profondément. J’aime aussi l’univers de Fellini, notamment La Strada, pour sa fragilité, ses corps marginaux et cette poésie étrange qui surgit du réel. Pasolini m’accompagne également beaucoup, notamment avec Les Mille et Une Nuits, pour sa manière de réactiver les mythes, le sacré et les récits anciens à partir de corps contemporains. Je pense aussi à Le Pont des Promesses de Jean-Luc Godard.
Toutes ces influences finissent par se mêler. Je ne cherche pas à les citer directement dans mon travail. Elles forment plutôt une constellation intérieure où se rencontrent mythologie, récits intimes, corps féminin, matière et vivant.
2. Quelles sont vos obsessions ?
Le corps reste probablement mon obsession première. Et, dans le corps, les mains occupent depuis toujours une place particulière.
Cette fascination vient en partie d’une histoire que ma grand-mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, m’a racontée pendant des années. En 1944, alors qu’elle était enfant, sa maison de Conflans-Sainte-Honorine fut détruite lors d’un bombardement. En fouillant les décombres avec sa sœur et son père à la recherche de sa mère, elle ne retrouva que sa main.
Cette main est devenue pour moi une image presque sculpturale. Elle concentre beaucoup de choses qui traversent encore mon travail : le fragment, la disparition, la mémoire, le corps absent, la dislocation, mais aussi ce qui subsiste après la destruction. En 2018, j’ai consacré à cette histoire une installation sonore et photographique, La Main, puis une sculpture, La Promesse d’une Promesse.
Avec le temps, cette obsession s’est élargie aux figures féminines, à leur puissance et à leurs métamorphoses face à l’adversité. Je m’intéresse aux cicatrices comme traces de ce qui a été traversé, mais aussi comme signes de force, jusqu’à former une sorte d’armure de résilience.
Je regarde beaucoup le Trône Ludovisi, à Rome, et particulièrement son bas-relief représentant la naissance d’Aphrodite. Cette femme qui semble émerger de la matière, soutenue par deux autres figures féminines, contient plusieurs choses qui m’obsèdent : la renaissance, le passage, mais surtout le geste de femmes qui en soutiennent une autre. J’y vois une forme de sororité qui traverse les époques et les cultures, notamment face aux violences et aux contraintes imposées aux femmes.
Dernièrement, une autre figure est devenue presque obsessionnelle : Marie Madeleine. La Madeleine pénitente de Titien, que j’ai vue à Florence, m’a profondément bouleversée. Ce qui m’intéresse chez elle n’est pas tant la figure religieuse que toutes les projections déposées sur son corps au cours des siècles : pécheresse, amante, pénitente, sainte, femme désirante, femme en deuil. Elle est devenue pour moi une icône féminine extrêmement libre et contradictoire, à la fois charnelle et spirituelle.
Ces figures nourrissent aujourd’hui ma réflexion sur l’écoféminisme. Je m’intéresse aux parallèles historiques entre la domination exercée sur le corps des femmes et celle exercée sur le vivant et les ressources naturelles. Mais je ne cherche pas à illustrer une théorie. J’essaie plutôt d’imaginer des formes de réconciliation : entre l’humain et l’animal, le corps et la terre, la fragilité et la puissance.
La femme apparaît alors dans mon travail comme une force de création, de résistance et de régénération. Elle peut être mère, sœur, guerrière, amante, déesse ou simplement corps. La laine, les cheveux, la tresse, le nœud, la cicatrice, le verre ou la terre deviennent les éléments d’un même vocabulaire.
Mon obsession tient peut-être finalement dans cette question : comment un corps blessé, fragmenté ou transformé peut-il produire une nouvelle forme sans effacer les traces de ce qu’il a traversé ? Comment trouver, dans ces traces mêmes, les ressources d’une mutation ?
3. Parlez-nous d’une exposition ou d’une réalisation dont vous êtes particulièrement fière.
Aujourd’hui, je dirais ma participation à l’exposition Bonnes Mères au Mucem, à Marseille.
Cette exposition me touche parce qu’elle considère la maternité non comme une image figée ou idéalisée, mais comme une expérience intime, sociale, politique et artistique. Elle traverse quatre millénaires de représentations, des déesses-mères antiques aux artistes contemporaines, en révélant aussi tout ce que l’image de la « bonne mère » peut contenir d’injonctions, de contradictions et de réalités invisibilisées.
C’est très émouvant de voir mon travail entrer dans une histoire aussi longue. Être exposée dans un parcours où dialoguent notamment Botticelli, Louise Bourgeois, Niki de Saint Phalle, Pierre et Gilles, Prune Nourry, Joana Vasconcelos, mais aussi des artistes contemporaines que j’aime comme Karine Rougier, Nour Awada, Fatima Mazmouz ou Zineb Sedira, est assez vertigineux.
Je suis surtout fière de participer à une exposition qui contribue à déplacer le regard porté sur les mères et sur les femmes. C’est une question qui traverse mon travail depuis plusieurs années. La maternité m’intéresse au-delà du fait biologique : comme puissance créatrice, filiation, soin et transmission, mais aussi comme lieu de tensions et d’injonctions. Mes œuvres parlent de femmes qui créent, protègent, résistent, transmettent et se transforment.
Je suis donc particulièrement heureuse que cette exposition ait été pensée par Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem, et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes. Leur commissariat replace les femmes et les mères au centre du récit, non comme des figures passives ou simplement nourricières, mais comme des actrices de la société et de leur propre histoire.
Pour moi, être présente dans Bonnes Mères, c’est participer modestement à ce déplacement. L’art permet aussi cela : reprendre des images transmises pendant des siècles, les regarder autrement et contribuer à construire de nouveaux imaginaires.
4. Emmenez-nous quelque part.
Aujourd’hui, je vous emmènerais à Marrakech, à la Maison Denise Masson, où je suis accueillie en résidence.
C’est un riad du XIXe siècle caché au cœur de la médina, près de Bab Doukkala. Il fut pendant près de soixante ans la maison de Denise Masson, islamologue et traductrice du Coran. Elle s’est imposée dans un milieu alors presque exclusivement masculin et a légué sa maison pour qu’elle devienne un lieu de culture, de recherche et de résidence pour les artistes et les chercheurs. Le lieu conserve ainsi quelque chose de la maison domestique tout en étant devenu un espace de dialogue et de création.
Mais j’aurais rapidement envie de vous faire sortir de Marrakech.
Mon projet actuel m’amène vers la vallée du Siroua, à la rencontre d’un territoire rural et pastoral et de celles et ceux qui travaillent la laine. Je m’intéresse à toute la chaîne qui relie l’animal à la matière : l’élevage, la tonte, le tri, le lavage, le cardage, le filage, la teinture, le tissage ou le feutrage.
Ce qui m’intéresse va bien au-delà de l’apprentissage d’une technique. J’ai envie de comprendre ce que la matière transporte avec elle.
Avant d’arriver dans mon atelier, la laine a été le pelage d’un animal. Elle a protégé son corps du froid et de la chaleur, traversé un paysage, puis est passée entre de nombreuses mains : celles de l’éleveur, du tondeur, de celles et ceux qui l’ont triée, lavée, cardée, filée ou tissée. Lorsque je la prends à mon tour entre mes mains, toute cette histoire est déjà présente.
La résidence devient alors une sorte d’enquête sensible. Je rencontre des éleveurs, des artisans, des coopératives ; j’écoute leurs histoires, j’observe leurs gestes et leurs outils, et je laisse ces rencontres transformer lentement mon travail.
La laine m’oblige aussi à considérer l’animal non comme une abstraction, mais comme un être avec lequel nous entretenons une relation. Elle parle du corps, du soin, de l’agriculture, du climat et du territoire. Elle est prélevée sur un animal vivant sans lui ôter la vie, et la tonte participe à son bien-être. Je trouve très beau qu’une matière puisse naître d’un geste de soin : qu’elle soit d’abord protection pour l’animal avant de devenir matière entre les mains de l’humain.
Elle me renvoie également aux cheveux des femmes de ma famille et à cette mémoire qui se transmet de corps en corps. Ici, elle prend pour moi une dimension spirituelle que je rapproche de l’idée de baraka : une bénédiction, une force bénéfique susceptible d’habiter un être, un geste, un lieu ou une chose. Cette possibilité qu’une matière puisse porter une présence, une intention et une mémoire m’intéresse profondément.
Je commence ainsi à regarder la laine comme une matière de dévotion, une fibre qui relie le corps au paysage, l’animal à l’humain, les femmes de ma famille à celles que je rencontre ici, le soin au sacré.
C’est là que j’ai envie de vous emmener : quelque part entre Marrakech et le Siroua, à l’endroit où une matière n’est pas encore devenue une œuvre, mais porte déjà en elle un paysage, des gestes, des corps et des histoires. Un endroit où prendre soin du vivant devient déjà un geste poétique, et peut-être même spirituel et chargé de dévotion.
Clara Rivault est représentée par la Galerie Filles du Calvaires https://www.fillesducalvaire.com/
Clara Rivault travaille à Paris au sein de https://www.instagram.com/agenceiota/
Propos recueillis par Marianne DOLLO le 12 octobre 2026
